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VOUS AVEZ DIT L'ISÈRE, VOUS AVEZ DIT LES ALPES

Si la population du Dauphiné s'accroît rapidement, c'est que le pays attire les regards par sa beauté et sa diversité. Le Dauphiné est un résumé de la France. Des 4103 mètres de la Barre des Ecrins aux 60 mètres du Rhône à Pierrelatte, des confins verdoyants de la Savoie aux plaines brûlées de la Provence, la variété des paysages de cette province est difficile à imaginer.
Cet éloge de Robert Bornecque, professeur honoraire d'histoire de l'art à l'université de Grenoble, fait du Dauphiné un résumé de la France. Les paysages de l'Isère en font partie, comme ceux de la Drôme et des Hautes Alpes. Leur diversité et leur beauté sont proverbiales.
Sur plus de 7000 kilomètres carrés, placés au carrefour des voies de communication qui mettent en relation le territoire métropolitain avec l'Europe centrale à l'est et la Méditerranée au sud, toutes les expériences paysagères sont possibles. Il faut y voir une des raisons de l'expansion soutenue d'un département dont le dynamisme est un caractère dominant et dont la capitale, Grenoble, peut envier, par son rayonnement culturel, industriel, scientifique et touristique le titre de capitale des Alpes du Nord.

 De la vallée du Rhône aux massifs alpins : l'avant-pays dauphinois

Le département affecte la forme d'un immense quadrilatère qui s'élève progressivement, à partir des altitudes qui avoisinent les 100m dans la vallée du Rhône, jusqu'à celles qui dépassent les 4000m dans le massif des Ecrins. L'avant-pays dauphinois en occupe la moitié occidentale, encadrée au nord et à l'est par le Rhône et au sud par l'Isère, affluent considérable dont le parcours, sur 290 kms, rassemble les eaux d'un bassin versant qui déborde les limites du département. Pays d'une apparente planéité par comparaison avec les formidables sommets auxquels conduisent les chemins qui le parcourent, c'est en réalité un pays de plaines, de collines et de vallées typées, façonnées au cours des âges géologiques par le caprice des glaciers et des eaux vives dans leurs mouvements incessants.
A partir des plaines périphériques urbanisées de l'Est lyonnais et de l'Isle-d'Abeau , celles de l'intérieur s'affirment dans un contraste de plus en plus marqué entre leurs vastes espaces ouverts à la lumière et les ambiances plus secrètes des plateaux et des collines qui précèdent les premiers contreforts occidentaux des massifs préalpins du Vercors et de la Chartreuse.
Ce sont les paysages de la belle campagne, ces paysages ruraux cultivés et habités si recherchés par nos contemporains au titre de l'authenticité, du calme et de la beauté du cadre de vie. Ils composent le patrimoine naturel des reliefs, des eaux vives et des forêts de l'avant-pays, dans leurs formes les plus spectaculaires, par exemple celles du pays de la Côte-Saint-André , de l'Ile Crémieu du pays des Trois Vals et du lac de Paladru ou celles des forêts de Bonnevaux et des Chambarans . Il convient d'y ajouter le patrimoine immatériel des savoir-faire et des techniques d'une agriculture qui a su faire produire à la terre ses plus beaux fruits. Tels sont les vergers et les vignobles de la vallée du Rhône et du plateau de Louze , les noyeraies de la plaine de Vinay , les grandes cultures des plaines du Liers et de la Bièvre , et les produits de terroir dans toute leur diversité, à commencer par "la ribambelle des fromages", les saint-marcellin, les chambarands et les saint-féliciens que prolongeront dans les montagnes tommes, bleus et autres carrés du Trièves.
Patrimoine des savoir-faire et des techniques d'un pays qui a également su organiser son espace de vie de façon à le rendre si attrayant. La ville, le village, parfois le simple hameau en sont les premiers motifs d'intérêt. Ils se trouvent traditionnellement placés au point focal d'une composition de jardins, de vergers, de champs et de pâtures, qui les entourent en couronnes successives jusqu'à la lisière forestière à l'horizon. Tel est le schéma général de composition de ce patrimoine paysager, exprimé par la séquence-type conduisant du bâti aux lisières forestières : bâti (domus) - jardins, vergers (hortus) - cultures (ager) - pâtures (saltus) - forêt (silva), dans laquelle l'enchaînement cultures-pâtures-forêt de la trilogie agraire est qualifié d'archétypique par les spécialistes.

Tel est le schéma paysager patrimonial de cette belle campagne, celui dont la cohérence, l'équilibre et les motifs d'intérêt sont attendus et recherchés tant par les résidents que par les entreprises en nombre croissant. Telle est en quelque sorte l'image patrimoniale modèle, celle dont les paysages réels sont des variations indéfiniment renouvelées et si fréquemment représentées par les peintres dauphinois, François-Auguste Ravier, Victor Charreton, Pierre Bonnard, et tous ceux de l'école de Proveysieux autour de Théodore Ravanat .
Les variations de cette image se font de diverses manières. Dans le cas des grandes plaines céréalières comme la plaine de Bièvre , elles se font par effacement de certains motifs, en l'occurrence les pâtures et certains chemins qui disparaissent au profit de l'extension des cultures à la quasi totalité du territoire. Dans le cas des plaines consacrées à l'arboriculture fruitière, comme celle de Vinay l'est à la nuciculture, par effacement des cultures au profit des vergers.
Mais d'autres variations d'image ont aussi résulté de certains modèles de la modernité en matière d'équipement et d'urbanisation. Tel est le cas des paysages en évolution forte et en mutation, par exemple dans les grandes confluences habitées comme la plaine de l'Est lyonnais , le Seuil de Rives , le Cirque de Moirans ou la Cluse de Voreppe . Dans ces paysages, le risque est celui de la fragmentation, voire de la disparition des continuités de l'espace naturel et de l'espace cultivé pourtant indispensables à leur cohérence et à leur lisibilité. Leur sauvegarde y apparaît comme une condition première du maintien, voire de la restauration de leur diversité et de leur beauté.

 Grenoble, porte ouverte sur les paysages alpins

Le spectacle de l'arrivée à Grenoble par la cluse de Voreppe est de ceux que l'on n'oublie pas. Il y a dans cette ouverture monumentale, encadrée par les deux à-pics montagneux qui s'élèvent jusqu'à des hauteurs excédant largement les mille mètres, quelque chose d'emblématique de tous les paysages qui vont suivre, les paysages alpins proprement dits. Ces paysages seront en effet caractérisés par la présence permanente d'horizons montagneux dont le gradient de naturalité est proportionnel à l'altitude. Le Parc Naturel de Chartreuse les qualifie de grands paysages-images.

Tels sont en effet les versants méridionaux de la Chartreuse et les versants septentrionaux du Vercors qui encadrent la Cluse de Voreppe, tels sont aussi ceux de la chaîne de Belledonne , la "Belle Dame", et de la Chartreuse orientale , qui encadrent l'immense plaine du Grésivaudan. De tels exemples se retrouveront partout, dans les Grandes Rousses , dans le massif de l'Oisans et dans les pays du Sud-Isère.
Grenoble doit une large part du succès de son image à la proximité exceptionnelle de sa couronne de montagnes. On a même pu dire qu'elle était pour partie victime de ce succès dans la mesure où il a été à l'origine, depuis un demi-siècle, d'une véritable explosion démographique et de ses conséquences : un remaniement permanent de ses schémas d'urbanisme et de paysage.
La ville occupe la large plaine de confluence de l'Isère et du Drac et s'efforce de respecter la grandeur et la beauté de ces deux rivières, qui fédèrent les grandes continuités naturelles et agricoles mettant en relation, longitudinalement, l'amont et l'aval des vallées, et transversalement, les massifs montagneux environnants.
Dès les plaines de Varces et du Grésivaudan le cours de l'eau vive se révèle comme le véritable fil d'Ariane de tous les paysages isérois. Il draine les deux immenses bassins versants de l'Isère et du Drac, en passant par tous les reliefs que l'eau a largement contribué à modeler et qui forment avec elle et leur couverture de forêts la charpente naturelle des paysages de montagne et de haute montagne.

 Entre 900 et 2000 mètres : les paysages de montagne

Les paysages de gorges

Ils figurent parmi les plus spectaculaires. Ce sont au premier chef les gorges de la Bourne et les Grands Goulets dans le Vercors occidental , gorges emblématiques de l'épopée de l'ouverture des routes du Vercors, à la fin du XIX° siècle, pour des motifs économiques d'exploitation du bois bientôt dépassés par ceux du tourisme sous toutes ses formes. Ce sont aussi les gorges du Nan , dans le même Vercors, les gorges du Guiers mort et les gorges du Guiers vif et leur très célèbre Pas du Frou, en Chartreuse orientale , les gorges du Drac, ou le couloir de la Vaudaine, la "vallée damnée", ou encore les gorges de l'Infernet, sur le cours de la Romanche, pour ne citer que les plus fréquentées.
Leur structure paysagère est celle d'une très forte charpente naturelle d'abrupts rocheux sur laquelle ne se greffent que quelques rares motifs de spatialité : les routes en tunnels et en encorbellements vertigineux, quelques étroits sentiers, parfois une simple et fragile passerelle, tous aménagements qui savent composer avec les beautés naturelles des lieux et non les effacer par un encombrement excessif.

Les paysages de vallées montagnardes

Ils occupent l'étage montagnard proprement dit. Leurs images comportent le plus souvent, à l'horizon, les motifs des étages supérieurs, qui contribuent si fortement à leur originalité : sommets enneigés des massifs de Belledonne ou de l'Oisans et grandes parois rocheuses de plusieurs kilomètres de longueur comme celles de la Chartreuse orientale et du Grand Veymont en Vercors.
Leur structure est celle d'une charpente naturelle de versants plus ou moins raides et boisés par les pessières et les sapinières, de replats, de vallons, de ruisseaux et de rivières, de lacs, etc..., charpente sur laquelle se trouvent potentiellement greffés les motifs du bâti, de l'occupation agricole du sol et des réseaux de toute nature.
Parmi ces paysages, on distinguera en premier lieu les paysages de basses vallées. Telles sont les basses vallées du Drac et de la Gresse qui font transition entre Grenoble, la Matheysine et le Vercors. Telle est aussi la plaine du Bourg d'Oisans , occupée par un bocage si typique que le géographe Raoul Blanchard en parlait comme du polder de l'Oisans.
On peut aussi y faire figurer le plateau de la Matheysine lui-même, encadré par les massifs du Grand Serre-Tabor à l'est et du Sénépy à l'ouest, et dont le paysage de bocage est unique par ses dimensions et son entretien. On y joindra aussi les paysages du Balcon de Belledonne , d'Uriage à Allevard, qui font transition entre ceux la plaine du Grésivaudan et les paysages supérieurs de haute montagne.
Suivent, aux altitudes supérieures, les paysages de hautes vallées. Les plus remarquables sont peut être celles de la Haute Romanche, dans le massif de l'Oisans , vallée qui conduit elle-même à la haute vallée du Ferrand, la plus sauvage du massif, et à la haute vallée du Vénéon, jusqu'à la Bérarde, village mythique et mecque des alpinistes. Il en est d'autres, telle la haute vallée du Bréda en Belledonne, la haute vallée de la Gresse , en Vercors, qui conduit à la Bâtie, au pied du mythique Mont Aiguille - une des sept merveilles du Dauphiné marquée en 1492 par la première ascension de l'histoire de l'alpinisme -, la vallée des Entremonts et le vallon du Silence, au coeur de la Chartreuse occidentale .
L'image de ces paysages est soumise, comme celles des paysages de l'avant-pays, à de nombreuses variations qui tiennent à leur forme, leurs dimensions et leur gradient de naturalité. Le risque majeur est, ici comme en plaine, celui de la fragmentation des continuités ouvertes de l'agriculture, pourtant indispensables à la cohérence et à la lisibilité du paysage.
Cette fragmentation est principalement le fait d'une part de la déprise agricole et de l'importance prise par les dynamiques de la végétation, qu'elles soient naturelles comme l'enfrichement, ou artificielles comme l'enrésinement, d'autre part d'une urbanisation aléatoire. La sauvegarde de l'image paysagère y apparaît donc directement liée à un projet agricole fort, ou son équivalent, comme condition de cohérence et de lisibilité, elles-mêmes conditions d'harmonie et de beauté.

 Entre 2000 et 4000 mètres : les paysages de haute montagne

Ce sont les paysages les plus originaux des Alpes du Nord. Ils occupent une fourchette d'altitudes égale à celle qui les sépare du niveau de la mer. C'est dire leur importance et leur valeur. De ce point de vue, seuls peuvent leur être comparés les paysages littoraux et leurs très vastes horizons naturels.

Les paysages alpins

Ils occupent les étages subalpin et alpin, entre les altitudes moyennes de 1600 et 3000m voire ponctuellement plus. Leurs images sont dominées par les prairies d'altitude, qui y connaissent un très grand développement, et comportent, à l'horizon, les motifs des paysages supérieurs qui contribuent à leur originalité.
Les paysages d'alpages sont les plus importants en surface et sans doute les plus prisés pour leurs prairies et pelouses. Ce sont eux qui ont motivé l'installation de grandes stations de sports d'hiver. Ce sont eux aussi qui attirent nombre de visiteurs en saison estivale, lorsqu'ils ont conservé leur intégrité et leur authenticité. En Chartreuse, ils possèdent leurs haberts, minuscules cabanes de pierres comprenant cependant leur étable.
Ceux du Charmant Som proposent des points de vue sur différents panoramas, dont celui du grand monastère de la Grande Chartreuse, et se trouvent parcourus par des chemins de randonnée qui suivent parfois d'étroites et vertigineuses terrasses, jusqu'à des belvédères comme celui des Sangles. En Belledonne, c'est la Combe Madame et ses milliers de moutons. En Oisans , ce sont, entre autres, les paysages du col du Lautaret , qui appartiennent à la saga du Tour de France, au même titre que ceux du Galibier et de l'Iseran.
Les paysages de Hauts Plateaux en sont une forme particulière et sont particulièrement valorisés pour leurs dimensions et leur caractère naturel. Les hauts plateaux du Vercors et les hauts plateaux de Chartreuse, paysages sauvages s'il en est, abritent leurs Réserves naturelles, respectivement de 17000 hectares, la plus grande de France métropolitaine, et de 4450 hectares. On y joindra les paysages de lacs d'altitude, par exemple les Sept Laux , accessibles à partir de la haute vallée du Bréda en Belledonne, et le Lauvitel accessible à partir de celle du Vénéon en Oisans.
Les paysages de cirques jouissent d'une célébrité largement due à leur structure en amphithéâtre, qui met parfois en scène les monumentales parois des cirques glaciaires et les motifs de l'eau vive sous la forme des cascades qui en jaillissent. Le Cirque de Saint-Même, en Chartreuse , en reste l'exemple emblématique. Mais les cirques peuvent affecter des formes moins sauvages et beaucoup plus accueillantes, comme celui de Tréminis, en Trièves , patrie d'adoption de Jean Giono et "écrin du Trièves", occupé de quatre hameaux et enceint de ses forêts soigneusement exploitées.
Les paysages de ravins font fréquemment suite aux précédents et sont parfois repérables sur leurs images. Comme les paysages de gorges ils restent à peine touchés par un sentier ou une piste, mais leur importance est à souligner comme chaînons essentiels des continuités naturelles de l'eau vive entre sources et torrents ou ruisseaux.

Les paysages de neiges et de glaces

Ils occupent l'étage nival, entre les altitudes moyennes de 3000 et 4000 mètres et plus. Leur structure paysagère est celle d'une très forte charpente naturelle de sommets, pics, aiguilles, glaciers, parois, cirques et cols sur laquelle se trouvent greffés quelques très rares motifs de spatialité : un refuge, un observatoire, un téléphérique, quelques sentiers ou pistes, quelques voies d'escalade...
Les plus célèbres d'entre eux en Isère sont, si l'on en croit le nombre des images qui leur sont consacrées dans les grands guides de tourisme des Alpes du Nord, ceux du massif des Ecrins . A ses nombreux sommets, au premier rang desquels il faut placer la Barre des Ecrins et la Meije et ses glaciers, on ajoutera principalement ceux de Belledonne et des Rousses.
Un patrimoine paysager exceptionnel
Le patrimoine paysager de l'Isère, partie intégrante du patrimoine paysager dauphinois, ce "résumé de la France", s'impose comme exceptionnel. C'est en premier lieu un patrimoine immatériel d'images modèles qui ont fait le tour du monde, et dont la simplicité, la cohérence et l'harmonie témoignent de la façon dont s'est élaboré l'art de vivre en Dauphiné. C'est ensuite un patrimoine matériel d'aménités qui autorisent toute la gamme des usages et des pratiques d'espace et de nature de l'expérience paysagère.
L'expérience paysagère, dans les Alpes du Nord, a pris pendant des décennies l'allure d'une conquête. La légende de l'alpinisme, suivie de celles du thermalisme puis du ski témoignent largement de l'attrait exceptionnel qu'ont exercé ces paysages qualifiés de sublimes dès leur découverte. Elle se poursuit aujourd'hui sous d'autres formes, dont le vol libre, tel que pratiqué par exemple sur le balcon de Chartreuse , représente l'exemple sans doute le plus achevé. Pour autant la sensibilité moderne est aujourd'hui moins axée sur cette volonté de conquête que sur celle de l'aménager. La mise en valeur du patrimoine paysager de l'Isère peut ainsi se résumer en une formule : l'aménagement du pays dans les règles de l'art. Aménagement désormais conçu comme réponse non seulement à des nécessités fonctionnelles mais également à des demandes de qualités et d'aménités à forte valeur identitaire.
Les enjeux qui en résultent s'expriment en termes d'intégrité, d'authenticité et d'urbanité nouvelle. Intégrité des paysages et principalement des continuités naturelles de l'eau vive et des forêts, pour leur valeur de ressourcement à tous niveaux, physiques et esthétiques.
Authenticité de tous les monuments d'une culture locale de la pierre et du végétal, et principalement des continuités ouvertes d'une agriculture innovante comme gage de pérennité de la belle campagne entre eau vive et lisières forestières.
Urbanité nouvelle qui réponde à la demande de convivialité des visiteurs et des nouveaux résidents par l'invention d'un espace public plus accueillant et attrayant pour tous.

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